Donner forme au temps — comment je suis devenu sculpteur
La première sculpture que j'ai faite était ratée. Déséquilibrée, trop lisse là où il aurait fallu de la rugosité, trop volontaire là où la matière voulait aller ailleurs. Je l'ai gardée. Elle est encore dans l'atelier, quelque part. Non pas comme souvenir de mes débuts, mais parce qu'elle me rappelle quelque chose d'essentiel : ce n'est pas moi qui ai choisi la sculpture. C'est elle qui s'est imposée.
Je travaillais depuis des années dans la mode masculine, à construire des univers visuels, à habiller des idées d'images. C'était un travail exigeant, souvent stimulant, parfois creux. Quelque chose manquait. Pas la créativité — j'en avais. Mais la matière. La résistance. Le silence de l'atelier.
De la mode à la matière — une reconversion instinctive
On me demande souvent si j'ai « tout quitté ». La formule est trop dramatique. Je n'ai rien quitté — j'ai continué. La direction artistique et la sculpture partagent la même obsession fondamentale : trouver la forme juste pour une idée. Ce qui a changé, c'est le support. La matière a remplacé l'image. Le grès a remplacé le papier.
Ce glissement n'était pas prémédité. Il s'est fait par accumulation — de lassitude, de curiosité, de quelques séjours en Provence où le paysage, les ruines, la lumière, invitent naturellement à penser autrement le temps. Un artiste plasticien ne naît pas d'une décision. Il naît d'une nécessité.
2019 — pourquoi la sculpture, pourquoi maintenant
L'année 2019 est celle où j'ai mis les mains dans la terre pour la première fois avec l'intention de faire une œuvre, pas un exercice. Il y avait quelque chose dans le grès que je ne trouvais pas ailleurs : une mémoire. Le grès porte des traces. Il enregistre le geste. Il résiste, puis cède — mais pas n'importe comment, pas à n'importe qui.
J'ai compris assez vite que mon travail ne serait pas de la céramique au sens décoratif du terme. Ce qui m'intéressait, c'était la sculpture — la tridimensionnalité, le poids, la présence dans l'espace. Et derrière la forme, toujours, la question du temps : comment le capturer, comment le rendre visible, comment le donner à toucher.
C'est de là que vient la tagline que j'ai adoptée depuis : Donner forme au temps. Ce n'est pas un slogan. C'est une description.
La Provence comme territoire de création
Travailler à La Roque-d'Anthéron n'est pas un choix anecdotique. La Provence n'est pas un décor — c'est une matière en soi. Ici, l'Antiquité n'est pas dans les livres. Elle est dans les pierres, dans les noms de lieux, dans la lumière qui frappe un mur de travertin à seize heures et lui donne exactement la couleur de l'or brûlé. La Méditerranée commence ici, sous les pieds.
Mon travail convoque cette mémoire longue — les têtes siciliennes, les amphores, les artichauts transformés en sculptures mythologiques — non pas pour reproduire l'Antique, mais pour le laisser résonner dans notre époque. Il ne s'agit pas d'archéologie. Il s'agit d'un dialogue.
Ce que la sculpture m'a appris que la direction artistique ne pouvait pas
Dans la mode, une image est toujours médiatisée — par l'écran, par le papier, par l'œil d'un photographe. La sculpture, elle, n'a pas d'intermédiaire. Elle occupe l'espace. Elle a un poids. Elle vieillit. Elle porte la trace du feu.
C'est peut-être ça, l'essentiel : la sculpture accepte le temps. Elle ne le fige pas — elle l'intègre. Une œuvre en grès sortie du four à 1 260° n'est jamais tout à fait ce qu'on avait prévu. Et cette imprévisibilité est précisément ce qui lui donne vie.
Je ne fabrique pas des objets. Je donne forme au temps.

