Cynara et les dieux — la légende grecque qui a tout changé dans mon atelier
La première fois que j'ai lu le mythe de Cynara, j'étais à l'atelier, les mains dans le grès. J'avais déjà sculpté des dizaines d'artichauts. Je ne savais pas encore pourquoi.
La forme m'obsédait depuis des mois — ses écailles serrées, sa densité, la façon dont elle protège quelque chose d'intérieur qu'on ne peut atteindre qu'en la détruisant. Je la modelais sans l'expliquer, comme on revient à une idée fixe sans en chercher la source. Et puis j'ai lu le mythe. Tout s'est éclairé d'un coup — et tout est devenu plus compliqué.
Le mythe — Cynara, Zeus, la punition et la transformation
La légende est simple dans sa brutalité. Zeus rencontre Cynara, jeune mortelle d'une beauté rare, et l'élève sur l'Olympe pour en faire une déesse. Cynara accepte, puis regrette — elle a le mal du pays, elle redescend sur terre en secret pour revoir sa mère. Zeus la découvre. Sa punition est immédiate : il la transforme en artichaut.
Ce qui frappe dans ce mythe, ce n'est pas la violence — c'est la forme qu'elle prend. Zeus ne tue pas Cynara. Il la végétalise. Il lui retire la parole, la mobilité, l'appartenance au monde des vivants qui décident. Il lui laisse une forme — reconnaissable, persistante, obstinée — mais il lui retire tout ce qui faisait d'elle un sujet.
La punition, ici, c'est l'existence sans voix. Et l'artichaut pousse quand même.
Pourquoi l'artichaut ? Ce que cette forme porte comme charge symbolique
J'ai beaucoup réfléchi à ce choix de Zeus — si tant est qu'on puisse appeler ça un choix dans un mythe. Pourquoi l'artichaut plutôt qu'un autre végétal ?
La réponse, je crois, est dans l'architecture de la plante. L'artichaut est une forteresse. Il s'ouvre par couches successives, résiste à l'œil direct, protège un cœur qu'on ne peut atteindre qu'avec patience et méthode. C'est une forme qui dit à la fois la vulnérabilité et la résistance — le cœur existe, il est là, mais il ne se livre pas facilement.
Il y a aussi quelque chose dans sa beauté stricte, presque militaire. Chaque écaille est à sa place. L'ensemble est rigoureux, symétrique, presque mécanique. Une beauté qui ne cherche pas à plaire — qui s'impose.
C'est exactement ce que je cherche dans la sculpture. Non pas la grâce, mais la présence.
De la légende à la matière — comment le mythe est entré dans mes mains
Connaître le mythe n'a pas changé ma façon de modeler. C'est ce qui m'a le plus surpris. J'aurais cru que nommer ce que je faisais allait me contraindre — m'enfermer dans une illustration du récit. Il n'en a rien été.
Ce qui a changé, c'est l'intention. Avant le mythe, je sculptais une forme. Après, je sculptais une question : qu'est-ce qu'il reste d'un être quand on lui retire la voix ? Est-ce que la forme suffit à témoigner de l'existence ? Est-ce que la matière peut porter ce que le langage ne peut plus dire ?
Le grès, à 1 260°, ne ment pas. Il accepte le geste ou il le rejette. Il garde la trace de la pression des doigts, l'hésitation d'un outil, la décision de laisser une surface rugueuse là où on aurait pu lisser. Chaque sculpture de la série Cynara porte en elle l'histoire de sa fabrication — comme Cynara porte en elle l'histoire de sa punition.
Ce que le champ d'artichauts en grès dit que la légende ne dit plus
La légende de Cynara a quelques millénaires. Elle a été racontée, commentée, peinte, sculptée. Elle appartient à tout le monde et à personne.
Ce que j'ai voulu faire avec la série, c'est lui rendre son poids physique. Un texte, aussi fort soit-il, ne pèse rien. Une sculpture en grès cuit, elle, pèse. Elle occupe l'espace. Elle projette une ombre. Elle vieillit.
Quand vous marchez autour du champ d'artichauts dans le réfectoire de Silvacane — cette installation au sol, dense, silencieuse — vous ne lisez pas un mythe. Vous êtes à côté de quelque chose qui a eu lieu. La distinction est importante : l'art ne raconte pas, il fait exister.
Cynara n'a pas besoin qu'on la plaigne. Elle a besoin qu'on reste un moment avec elle.
Cynara — Vestiges d'un refus transformé Abbaye de Silvacane · La Roque-d'Anthéron 23 mai – 28 juin 2026

